2. Les anciens responsables de CIVICUS reviennent sur 25 ans d'action citoyenne

Pour célébrer ce quart de siècle dédié à l'organisation, à la mobilisation et à la participation, deux de nos anciens secrétaires généraux partagent ce qu'ils ont appris pendant leurs mandats afin de mettre à profit ces enseignements pour les 25 prochaines années à venir. De même, ils nous livrent leurs espoirs concernant « la réinvention de la démocratie».

« Il n'y a pas de recette facile »

Dr Kumi Naidoo

Mon souvenir le plus précieux à CIVICUS, c'était le devant la prison d'Addis Abeba, en Éthiopie, lors de la libération de Daniel Bekele et Netsanet Demissie Belay après 18 mois d'emprisonnement. CIVICUS avait mobilisé la solidarité de la société civile autour de leur cas, et, avec le soutien d'un certain nombre d'autres organisations, nous leur avons rendu visite en prison, nous les avons accompagnés aux tribunaux et nous avons rendu leur cause mondiale. Il y a un besoin pressant pour ce type d'interventions et je suis heureux de voir CIVICUS intensifier ses efforts pour défendre les organisations citoyennes au moment où l'espace démocratique se rétrécit, autant dans les démocraties consolidés que dans les démocraties naissantes. Le rôle qu'a joué CIVICUS en encourageant les organisations à se battre conjointement lorsqu'elles sont menacées et les accomplissements réussis dans la défense de l'espace civique ont été louables.

Rassembler des organisations disparates

 CIVICUS a joué un rôle très utile en réunissant des organisations disparates, même lorsque ces organisations préféraient travailler séparément. Par exemple, en 2004 CIVICUS a rassemblé un large éventail d'organisations dans le cadre de l'Action mondial contre la pauvreté. CIVICUS a rempli et continue à remplir une véritable fonction dans l'ouverture d'espaces permettant à la société civile de s'engager avec les organismes gouvernementaux, tant au niveau local que mondial. Cependant, une des leçons que j'ai tirées de mon expérience chez CIVICUS est qu'il n'y a pas autant de solidarité que nous l'aimerions dans le vaste univers des organisations travaillant pour un changement social juste. L'une des principales questions que nous devons nous poser est de savoir si ce que nous avons gagné est vraiment de l'influence. Je dirais que nous avons souvent commis l'erreur de confondre l'accès au pouvoir avec de l'influence sur le pouvoir.

Il n'y a pas de recette facile. Il n'y a pas de manuel. Si nous observons les dix dernières années et certaines des activités de la société civile les plus inspirantes, ayant eu de grandes répercussions, ou les transformations menées par les citoyens, qu'il s'agisse de la résistance arabe contre les régimes autoritaires ayant débuté en Tunisie et s'étant par la suite répandue dans le reste de l'Afrique du Nord, du mouvement Occupy ou du mouvement #feesmustfall en Afrique du Sud, nous pouvons nous demander dans quelle mesure la société civile formellement organisée a été le moteur de ces mouvements. Elle n'y était pas pour grand-chose. Je ne nie pas sa participation, mais ces mouvements ont été conduits selon une toute autre logique.

Un dialogue soutenu est nécessaire

Nous ne sommes pas suffisamment honnêtes à propos de nos limites et c'est un défi pour nous. Cet obstacle nous empêche de mener un dialogue soutenu. Par exemple, les organisations non gouvernementales internationales (ONG) désignent les organisations qu'elles financent dans les pays du sud comme des partenaires. Il y a là un problème parce que si vous prenez le mot partenaire vous verrez que celui-ci ne peut s'appliquer que lorsqu'existe un certain niveau d'égalité et de compatibilité, surtout de l'égalité. Les différences de pouvoir existant entre les ONG internationales et leurs soi-disant partenaires dans les pays du sud sont énormes.

Un autre obstacle vient du fait que nous parlons dans une langue qui n'est pas celle des gens ordinaires. Dans les consultations auxquelles j'ai participé dans toute l'Afrique, nous avons toujours constaté que si nous demandons aux gens ordinaires dans la rue ce qu'est la société civile, ils n'auront pas la moindre idée. Nous devons être honnêtes et reconnaître l'élitisme du langage que nous utilisons parfois lorsque nous essayons d'organiser les gens. Nous devons faire comprendre aux gens ce qui est en jeu. Par exemple, la lutte pour éviter des changements climatiques catastrophiques et irréversibles, c'est un combat pour protéger nos enfants et leur avenir. En parlant de nos enfants et de nos petits-enfants, nous ouvrons le dialogue à des milliers de millions de personnes supplémentaires. Les gens se disent « je suis père/ mère, je suis grand-père/ grand mère, il s'agit de moi ».

Le Dr Kumi Naidoo est un militant sud-africain des droits de l'homme. Il a été secrétaire général de CIVICUS entre 1998 et 2008. Le Dr Naidoo est l'ancien directeur exécutif de Greenpeace International et le directeur fondateur du mouvement Africans Rising. En août 2018, il deviendra secrétaire général d'Amnesty International.

« Nous devons surmonter les barrières idéologiques, de classe, de couleur de peau, de religion et de sexe. »

Ingrid Srinath

J'ai pris le poste de secrétaire général de CIVICUS trois mois avant l'éclatement de la crise financière mondiale. Je crois que la société civile y a réagi avec une certaine complaisance pour laquelle nous payons aujourd'hui le prix. À l'époque, de nombreuses personnes avaient le sentiment que les pièges du modèle néolibéral du capitalisme sauvage étaient évidents pour tous et qu'un changement radical était alors inévitable.

Malheureusement, dix ans plus tard, les résultats sont aux antipodes. Des autocrates populistes qui ne se soucient guère des libertés démocratiques et affichant une hostilité non dissimulée envers la société civile ont été « démocratiquement élus » au pouvoir dans de nombreux pays du monde entier. En attendant, plutôt que de s'attaquer aux causes de la crise, la financiarisation des économies, la consolidation des banques, le démantèlement des réglementations et l'inégalité se sont fortement développés. L'autorité morale dont jouissaient les démocraties établies il y a dix ans a été anéantie. Aujourd'hui, tant les pays du nord que ceux du sud sont confrontés à des crises de gouvernance. En Amérique du Sud en particulier, l'optimisme a rapidement disparu, laissant derrière lui le chaos et le désespoir dans plusieurs pays de la région.


Un rude combat

CIVICUS a pris l'initiative de mettre en évidence les menaces qui planaient sur l'espace de la société civile et étaient déjà manifeste en 2008. Du Canada au Danemark, en passant par la Hongrie, beaucoup ont ignoré nos avertissements se croyant à l'abri des menaces, et ont vu leurs droits et libertés restreints au fur et à mesure que des gouvernements de droite prenaient le pouvoir. Faire en sorte que la société civile du monde entier reconnaisse le problème et commence à y répondre a été un rude combat, mais il a fini par donner des résultats, la crise devenant de plus en plus difficile à ignorer.

Le Lifeline Embattled CSO Assistance Fund consiste en un partenariat établi entre CIVICUS, une série de partenaires de la société civile et des gouvernements, pour permettre de répondre aux menaces contre les OSC par des actions revendicatives et d'urgence afin de fournir une aide aux activistes et aux organisations menacées. Le leadership exercé par CIVICUS lorsque le Zimbabwe sombrait dans le chaos a été un autre moment remarquable, tout comme son rôle dans la campagne Right2Know en Afrique du Sud et les conférences sur le climat (COP) à Durban, en Afrique du Sud, et à Rio de Janeiro, au Brésil. Cela vaut la peine de souligner aussi les percées dans le domaine de l'aide au développement à Busan, où nous nous sommes engagés à créer un environnement favorable à la société civile, et au Forum des Nations unies pour la coopération en matière de développement, où nous avons fait avancer la notion d'une forte participation de la société civile (DCF).


La société civile doit s'attaquer à des sujets clés

Les citoyens du monde entier, tant dans les pays du nord comme dans ceux du sud, sont désillusionnés par la façon dont la démocratie les a traités. Pour y répondre ils se sont mobilisés spontanément et de manière indépendante contre la perte de leurs droits et de leurs libertés. Cependant, la société civile doit aborder trois sujets clés pour regagner la confiance des citoyens, à savoir :

1. Briser l'emprise des élites privées – celle des entreprises, des militaires, des religieux et maintenant celle des nouvelles technologies – sur la politique pour que les démocraties rendent des comptes aux citoyens.

2. Construire des alliances transversales sur les questions d’identité, de genre, d'ethnie, de caste, de religion et de région en identifiant des objectifs communs.

3. Proposer des modèles économiques et politiques alternatifs qui reconnaissent et respectent les inquiétudes des citoyens ordinaires au-delà des frontières idéologiques.

CIVICUS devrait protéger, connecter et amplifier les solutions émergentes aux problèmes énumérés ci-dessus. Elle doit surmonter les barrières idéologiques, de classe, de couleur de peau, de religion et de genre qui divisent et polarisent la société civile afin de créer des espaces de dialogue sûrs et fondés sur le respect mutuel.

Ingrid Srinath a été secrétaire générale de CIVICUS entre 2008 et 2012. À présent elle est directrice du Centre for Social Impact and Philanthropy de l'Université Ashoka en Inde.

Cet article fait partie d'une série destiné à célébrer le 25ème anniversaire de CIVICUS et vise à fournir des perspectives et des visions sur l'action citoyenne à travers le monde.

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