19. 25 ans après, la société civile sud-africaine combat encore le gouvernement dans l’intérêt de la population

Par William Gumede

Imaginons un instant que des extraterrestres se soient rendus en Afrique du Sud à la fin de 1993, ont enlevé un(e) sud-africain(e) ordinaire, puis l’ont ramené(e) chez lui ou chez elle exactement 25 ans plus tard.

William Gumede DWF2FSolomon Moremong

 La personne enlevée pourrait très bien être bouleversée par la tournure qu’a prise notre projet de démocratie, par tous les changements par lesquels nous sommes passés et par la situation actuelle du pays, en particulier sur le plan politique. Mais le rôle et l’impact de la société civile seront parmi les choses qu’elle verrait comme n’ayant globalement pas changé à ce moment là.

Alors que nous célébrons la diversité de nos cultures lors de la Journée du Patrimoine, une culture de la société civile qui non seulement a encouragé la diversité culturelle mais qui est elle-même diversifiée et constitue l’héritage durement gagné d’une guerre inlassable en faveur des droits de la population de ce pays, une telle culture mérite d’être honorée.

La chute de l'apartheid a été le fruit du succès de la pression exercée par la société civile au plan mondial et au niveau local contre le gouvernement de l'apartheid. Dans les années 80, les Organisations de la Société Civile (OSC) ont été mobilisées et fortement encouragées à protester contre la discrimination, la répression ainsi que les politiques et pratiques antidémocratiques de l'État. Aujourd’hui, elles se retrouvent encore à jouer le rôle de rempart contre l’incapacité de l’État à bien servir les intérêts de la population. Ces dernières années, les OSC sont de plus en plus devenues la dernière ligne de défense combattant pour le compte des citoyens ordinaires une corruption généralisée, les défaillances dans les réalisations de prestation de services publics ainsi que les abus de pouvoir de représentants élus et de ceux du secteur public.

Comparé à des nombreux pays similaires en développement, le paysage de la société civile sud-africaine (en anglais) est beaucoup plus diversifié, dynamique et affiche plus de confiance quand il s’agit de demander des comptes au gouvernement, de lutter contre la corruption et de soutenir la démocratie et les institutions démocratiques. Mais on a été témoin d'une mobilisation remarquable de la société civile en Afrique du Sud et dans toute l'Afrique contre la mauvaise gouvernance, inédite depuis la lutte pour les indépendances et contre l'apartheid en Afrique.

En effet, l’Enquête Judiciaire historique en cours sur la Captation de l’Etat est à la fois le résultat d’une dénonciation générale du public de l’impact de la capture d’institutions étatiques sur l’intégrité du pays ainsi que le résultat des exigences de reddition de comptes.

Le modèle de constitution de l’Afrique du Sud offre à la société civile une place particulière afin de jouer le rôle de surveillance des institutions démocratiques, de faire le suivi de la situation des droits de l’homme et donner aux citoyens, en particulier aux pauvres, vulnérables et exclus, les outils pour connaître et faire valoir leurs droits.

Les groupes de la société civile ont continué, après 1994, à demander des comptes au gouvernement démocratiquement élu. Cependant, le respect des droits démocratiques a souvent un prix. Les éléments anti-démocratiques au sein du gouvernement de l’ANC (en anglais) ont souvent désapprouvé les actions des organisations de la société civile et celles des militants tendant à demander des comptes au gouvernement et aux dirigeants, exigeant que ces dernières soient proscrites et les accusant d’être des paravents de groupes datant de l’apartheid ou ceux d' ennemis (en anglais ) provenant de l'extérieur.

L'Afrique du Sud a eu trois présidents nationaux provenant de l’ANC depuis l’accession à liberté démocratique en 1994. Deux d'entre eux ont été forcés de quitter le pouvoir après d’énormes pressions de la part de société civile, démontrant ainsi sa capacité de provoquer un changement politique. Les organisations de la société civile ont intenté un procès à Zuma (en anglais) à la suite des multiples cas de corruption et de manipulation des institutions de l'État à des fins d’enrichissement personnel. Encore une fois, les critiques de l’ANC, à l’égard de Zuma qui ont favorisé la mobilisation la société civile contre lui afin qu'elle batte campagne pour empêcher Zuma de placer son ex-épouse Nkosazana Dlamini-Zuma comme successeur choisi pour lui succéder, lui ont finalement contraint à la démission.

L'ancien président sud-africain Thabo Mbeki (en anglais) a longtemps fait face à l’opposition de la société civile pour son refus de rendre le traitement contre le VIH / SIDA disponible dans les hôpitaux publics, pour son manque remarqué de concertation et pour la marginalisation de ses détracteurs. Les opposants de Mbeki à l’ANC ont surfé sur la vague de la mobilisation anti-Mbeki des organisations de la société civile pour se mobiliser et l’empêcher d’être réélu président de l’ANC lors de la conférence nationale du parti à Polokwane de 2007.

Ce fut un groupe d'OSC qui, en 2017, a introduit avec succès un recours juridique pour empêcher le gouvernement dirigé par Zuma de conclure un accord nucléaire avec la Russie, qui aurait coûté des milliards de rands aux contribuables et aurait été en fin de compte désastreux pour notre avenir économique.

Les organisations ont fait pression pour la mise en œuvre de droits socioéconomiques fondamentaux, tels que le droit au logement, à la santé, à l’alimentation et au bien-être social, qui n’ont pas été pleinement respectés. En 2000, le Centre de Ressources Juridiques/Legal Resources Centre (LRC) et un groupe d’organisations de la société civile, désormais connu sous le nom d’affaire Grootboom (en anglais), ont demandé aux tribunaux d’ordonner au gouvernement de fournir des logements «aux personnes sans accès à la terre».

La société civile sud-africaine s'est également battue pour changer les attitudes archaïques sexistes, homophobes et racistes affichées en public qui vont à l'encontre de la constitution. En 2007, deux lesbiennes, Sizakele Sigasa et Salome Masooa (en anglais), ont été assassinées à Soweto. L’année suivante, Eudy Simelane (en anglais), une joueuse de l’équipe nationale sud-africaine de football féminin Banyana Banyana, a été tuée. L'Afrique du Sud a des lois libérales sur l'égalité des sexes, la liberté d'orientation sexuelle et autorise le mariage homosexuel.

En 2016 (en anglais), l'Afrique du Sud s'est associée aux pays africains à l'Assemblée Générale des Nations Unies (NU) pour s'opposer à la nomination par le Conseil des Droits de l'homme des Nations Unies d'un expert indépendant sur l'orientation sexuelle et l'identité de genre. Cependant, les organisations de la société civile sud-africaine ont envoyé une lettre ouverte au Ministre des Relations Internationales et de la Coopération d’alors, demandant au département pour l’Afrique du Sud de quitter le lobby conservateur africain et d’adopter une position favorable aux droits des homosexuels en adéquation avec la constitution démocratique du pays

Les syndicats sud-africains ont assuré, par le biais de campagnes publiques(en anglais), l’adoption et l’enchâssement des droits fondamentaux des employés, y compris le droit de grève, ainsi que des conditions minimales de travail et de sécurité pour les personnes disposant d'un emploi formel. Le mouvement syndical a joué un rôle déterminant dans l’adoption d’un salaire minimum, même si le salaire minimum convenu de 20 rands par heure demeure bas.

Les organisations locales de la société civile ont également demandé des comptes (en anglais) aux sociétés minières pour le manque de réalisation de leurs différentes promesses de construction des logements à faible coût, de stimulation du développement économique local et de réhabilitation l’environnement en échange de licences minières lucratives. En 2016, des organisations de la société civile, des organisations confessionnelles et des organisations communautaires ont lancé une série de manifestations contre le manque de mise en œuvre de la construction de logements à faible coût, du développement économique local et de la réhabilitation environnementale promis par la société Lonmin

La société civile sud-africaine a eu à prester des services publics dans de nombreuses situations de défaillance de services publics à travers le pays. Le Johannesburg Child Welfare, l'Institut national pour la prévention du crime et la réintégration des délinquants/the National Institute for Crime Prevention and the Reintegration of Offenders (NICRO) et Cotlands, par exemple, fournissent des services essentiels de base là où l'État est souvent absent.

Les organisations de la société civile ont également entrepris la formation publique des citoyens au sujet de leurs droits - dans un pays où l’analphabétisme est important et où les responsables politiques, traditionnels, religieux ainsi que des chefs d’entreprises sans scrupules ont exploité le manque de connaissance des pauvres pour s’enrichir.

En dépit du déclin des financements, la société civile (en anglais) sud-africaine a largement relevé le défi de la défense de la constitution, de la démocratie et de ses institutions. Elle a combattu la corruption publique et privée. Les organisations de la société civile ont fourni leur aide dans la protection des citoyens sud-africains vulnérables contre les abus du gouvernement – en combattant pour le compte des citoyens ordinaires. Elles ont renforcé la capacité de l’État en fournissant souvent des services publics alternatifs là où l’État est défaillant(en anglais). Elles ont mis à disposition d’autres sources d’informations, là où les gouvernements et les responsables ont dissimulé ou occulté les faits et se sont battues pour l’abandon de lois datant de l’apartheid qui nient les droits démocratiques aux citoyens. Les OSC ont soutenu les institutions démocratiques lorsque celles-ci sont marginalisées, corrompues et manipulées à des fins égoïstes par certains dirigeants de l'ANC.

Dans une société où un grand nombre de citoyens sont analphabètes et où les politiciens utilisent l'ignorance des citoyens pour s'enrichir, dissimuler leur corruption ou imputer au colonialisme et à l'apartheid leurs propres échecs, de nombreuses organisations de la société civile ont informé les citoyens de leurs droits. Elles ont également tenu les entreprises responsables de l’exploitation des citoyens, de la destruction de l'environnement et de la corruption. Sans les organisations actives de la société civile, le recul des droits démocratiques au cours des dernières années, la dégradation de prestation des services publics ainsi que la hausse de la corruption auraient été finalement plus graves.

Ces derniers temps, de nombreux pays industrialisés, dirigés par des gouvernements populistes, de droite et ultranationalistes, ont considérablement réduit le financement des organisations de la société civile africaines et sud-africaines.

Cependant, priver les organisations de la société civile de financements aggravera la corruption, la mauvaise gouvernance et la violence sur le continent - ce qui pourrait avoir un impact sur les pays industrialisés en continuant à entrainer les migrations massives d’africains vers l’Europe à la recherche d’emplois, de sécurité et de paix.

Il est à espérer que la Commission d’Enquête sur la Captation de l'État ne sera pas la dernière fois que le public sud-africain, soutenu et guidé par la société civile, demandera des comptes à ceux qui sont pouvoir pour des actes répréhensibles qui menacent leur démocratie. Il est impossible de projeter où le pays pourrait être dans 25 ans, mais nous espérons que la société civile sud-africaine sera peut-être encore en ordre de bataille pour que le gouvernement tienne compte des intérêts de la population.

CONCLUSIONS.

William Gumede est président exécutif de Democracy Works Foundation, professeur associé à l’Ecole de Gouvernance de l’Université de Witwatersrand, ancien rédacteur, auteur à succès, et a occupé plusieurs postes de responsable dans la société civile.

Suivez-le sur Twitter @WilliamGumede et Democracy Works Foundation à @DemocracyW

Ceci est une version adaptée d'un article publié à l'origine (en anglais) sur le site Web de Democracy Works Foundation.

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