MYANMAR : « Si le coup d’État n’est pas renversé, il y aura beaucoup plus de prisonniers politiques »

CIVICUS parle du récent coup d’État militaire au Myanmar avec Bo Kyi, ancien prisonnier politique et co-fondateur de l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Fondée en 2000 par d’anciens prisonniers politiques vivant en exil à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar, l’AAPP est basée à Mae Sot, en Thaïlande, et possède deux bureaux au Myanmar, ouverts depuis 2012. L’AAPP travaille pour la libération des prisonniers politiques et l’amélioration de leur vie après leur libération, avec des programmes visant à leur garantir l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle, aux conseils en matière de santé mentale et aux soins de santé.

Bo Kyi

Bo Kyi s’est engagé pour la première fois dans l’activisme politique lors du soulèvement de 1988, a été arrêté en 1989 et a passé la plus grande partie de la décennie suivante en prison. Depuis qu’il a retrouvé sa liberté, il s’est dédié à obtenir la libération d’autres prisonniers politiques.

Depuis le coup d’État, il y a eu des manifestations et des actions de désobéissance civile. Pourriez-vous nous en raconter plus ?

Le 1er février 2021, les militaires ont arrêté la leader et chef d’État de facto, Aung San Suu Kyi, ainsi que d’autres membres importants du parti au pouvoir, la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Les militaires ont également arrêté des fonctionnaires de la LND et des activistes de la société civile dans plusieurs régions du Myanmar et ont coupé les télécommunications et l’internet. Dès le lendemain du coup d’État, l’AAPP s’est employée à documenter les arrestations et la situation des prisonniers politiques, tandis qu’un mouvement d’activistes utilisant la désobéissance civile contre le coup d’État s’est mobilisé dans tout le Myanmar.

La campagne de désobéissance civile menée par des fonctionnaires, des activistes et la société en général se répand rapidement dans tout le pays et bénéficie d’un soutien massif. Si les manifestations se sont multipliées si rapidement à travers le Myanmar, c’est parce qu’il n’y a pas si longtemps, en novembre 2020, le peuple a voté pour un gouvernement démocratique, et lorsque le parlement a essayé de siéger le 1er février, les militaires se sont emparés du pouvoir illégitime par un coup d’État. En une seconde, un désir de démocratie accumulé au cours de plusieurs décennies a été arraché au peuple du Myanmar. Les gens ont réagi en tapant sur des casseroles et en klaxonnant dans la capitale lors des manifestations nocturnes visant à « chasser les mauvais esprits », exposant ainsi symboliquement l’immoralité du coup d’État militaire et affichant leur mécontentement.

L’escalade des manifestations, menées par une nouvelle génération d’activistes, d’étudiants, d’enseignants et de fonctionnaires, a conduit à une grève générale le 8 février. Ces actions reflètent l’intensification du désir de la population d’avoir un gouvernement civil démocratiquement élu.

Comment les autorités ont-elles réagi aux manifestations ?

L’AAPP a documenté les arrestations liées aux manifestations et a constaté que les autorités prennent pour cible les manifestants dans tout le pays et commettent des actes arbitraires de persécution pour réprimer la dissidence. Nous craignons que les contre-manifestants ne soient utilisés pour créer de l’instabilité, car une fois qu’ils auront réussi à provoquer des troubles, les militaires les utiliseront comme prétexte pour réprimer les manifestants pacifiques. Les militaires peuvent même recourir à l’article 144 du code pénal pour interdire les rassemblements publics de cinq personnes ou plus, ce qui entrave effectivement l’exercice de la liberté de réunion pacifique.

La junte militaire a perturbé la communication par le biais de plateformes de réseaux sociaux telles que Facebook et Twitter et a de nouveau coupé le service internet les 6 et 7 février. Il s’agit d’un problème grave car les communications, tant internes qu’avec la communauté internationale, sont essentielles pour garantir que les droits humains ne sont pas violés. La possibilité d’un black-out général est très préoccupante car elle laisserait les manifestants dans une position encore plus vulnérable.

Quels sont les risques et les défis auxquels sont confrontés les activistes et organisations de la société civile ?

Les militaires n’ont pas agi dans le passé de manière à respecter les droits humains ou l’État de droit, donc on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils le fassent à l’avenir. La tentative de la junte militaire de saper la légitimité des élections de novembre 2020 en est un exemple clair. Nous voyons les militaires utiliser une politique de « diviser pour régner », créant une fois de plus un climat de peur. Les militaires accorderont des faveurs à certains partis et groupes ethniques afin d’isoler et d’opprimer la LND. C’est un sujet de grande préoccupation pour les groupes et les individus marginalisés de la société.

Dès les premières heures du 1er février, les militaires ont rassemblé et détenu des législateurs et d’autres officiels élus démocratiquement et ont arrêté des dirigeants et des activistes de la société civile pour tenter de réprimer la dissidence. Au 7 février, 165 personnes avaient été arrêtées et 152 étaient toujours en détention, dont deux avaient été condamnées pour avoir protesté contre le coup d’État (article 505b du code pénal) et pour diffamation (loi sur les télécommunications). Certains ont été placés en résidence surveillée ou libérés sans condition. Nous ne savons toujours pas où se trouvent certains des détenus récents, et il existe une réelle inquiétude quant à la santé et aux conditions de certains des prisonniers les plus âgés, ainsi que d’anciens prisonniers politiques ayant des problèmes de santé résultant de la torture et des mauvaises conditions qu’ils ont endurées pendant leur captivité. Le traitement de ces prisonniers défie toute règle de droit international ou national. Si le coup d’État n’est pas renversé, il y aura beaucoup plus de prisonniers politiques.

Comment la communauté internationale peut-elle soutenir la société civile au Myanmar ?

Les pannes d’internet rendent la société civile nationale et le grand public vulnérables, surtout si le régime militaire décide de réprimer les manifestations. La communauté internationale ne doit en aucun cas accepter un black-out d’internet au Myanmar, et toutes les mesures possibles doivent donc être prises pour que nous restions connectés au monde extérieur. La société civile internationale doit faire davantage pression sur leurs gouvernements pour que les militaires respectent les résultats des élections de 2020. Il faut faire davantage pression pour que le décret de l’armée qui a instauré un état d’urgence d’un an soit abrogé. Cela nécessite des efforts coordonnés entre nos voisins régionaux, l’Europe et les États-Unis.

L’espace civique au Myanmar est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.

Contactez l’Association d’assistance aux prisonniers politiques à travers son site web ou sa page Facebook, et suivez @aapp_burma sur Twitter.