SINGAPOUR : « Les partis d’opposition ont bénéficié d’une couverture défavorable de la part des médias d’État et ont eu des difficultés à accéder aux électeurs »

Jolovan WhamCIVICUS s’entretient avec le défenseur des droits humains Jolovan Wham au sujet des récentes élections à Singapour, qui se sont déroulées sur fond de pandémie de COVID-19. Le CIVICUS Monitor a documenté l’utilisation de lois restrictives contre les activistes de la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats, les médias indépendants en ligne et les membres de l’opposition politique de Singapour, qui risquent d’être poursuivis, notamment par des procès pour diffamation et des accusations d’outrage à la cour.

Y a-t-il eu des désaccords sur la question de savoir si, quand ou comment les élections doivent être organisées ?

Oui. Les partis d’opposition s’y sont largement opposés car la pandémie de COVID-19 n’avait pas reculé et la tenue des élections pouvait constituer une menace pour la santé publique. Ils craignaient également que les rassemblements physiques et le démarchage en porte-à-porte ne soient pas autorisés, ce qui entraverait leurs efforts de campagne.

Et, de fait, il était plus difficile d’établir un contact direct avec les électeurs lorsqu’il était nécessaire de maintenir une distance d’un mètre pendant les marches et les visites en porte-à-porte. Chacun a dû prononcer son discours et se connecter aux électeurs en ligne. Certains changements ont été introduits pour que les élections se déroulent dans le contexte de la pandémie. La période de vote a été prolongée de deux heures en prévision de files d’attente plus longues en raison de la distanciation sociale. Mais il n’a pas été question du vote en ligne. Et il est possible que les personnes âgées ou ayant des problèmes de santé n’aient pas participé par peur d’être infectées par le COVID-19.

Quel était l’état des libertés civiques avant les élections ?

Le contrôle du People’s Action Party (PAP) au pouvoir sur toutes les institutions publiques est un problème majeur de liberté civique. Cela signifie qu’il peut façonner le discours politique en fonction de son programme et fixer les règles du jeu à sa convenance. Par exemple, le département électoral, qui dessine les circonscriptions électorales, relève du Premier ministre. La plupart des groupes de la société civile ont peur de s’impliquer de manière significative dans les élections en raison des conséquences d’être perçus comme "partisans". Si une association de la société civile est liée à un parti d’opposition, elle peut perdre le financement, le soutien et les ressources nécessaires à son travail.

Un récent rapport de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) Parliamentarians for Human Rights a mis en évidence des failles structurelles qui ont empêché l’élection d’être équitable. Il s’agit notamment des pouvoirs étendus du premier ministre sur l’ensemble du processus électoral, sans qu'aucun contrôle efficace ne soit exercé. Le contexte dans lequel les Singapouriens pouvaient exercer leur droit de participer à la vie publique était sévèrement restreint. Les principaux candidats de l’opposition ont fait l’objet de poursuites judiciaires par des membres du PAP, et les électeurs des districts dirigés par l’opposition craignaient des représailles s’ils ne votaient pas pour le PAP. Les libertés fondamentales, qui sont intrinsèquement liées à l’existence d’élections libres, sont limitées car le gouvernement contrôle les médias et utilise des lois restrictives contre les voix critiques et dissidentes.

Comment cela a-t-il affecté les chances de l’opposition ?

Les candidats et les partis de l’opposition ont dû s’appuyer uniquement sur les médias sociaux pour faire passer leur message en raison de la couverture défavorable qu’ils ont reçue de la part des médias d’État. Ils ont également eu des difficultés à atteindre les électeurs en raison du monopole, de la manipulation et du contrôle exercés par le PAP sur les syndicats et les organisations et groupes de base dans tout le pays, auxquels s’ajoutent les difficultés liées à l’organisation de manifestations physiques dans le contexte de la pandémie.

Les élections ont eu lieu le 10 juillet. Le PAP a remporté 83 sièges parlementaires, mais a également connu un revers, l’opposition ayant réalisé des gains plus modestes mais historiques. Le Parti des travailleurs, seul parti d’opposition présent au Parlement, a vu ses sièges passer de six à dix, ce qui constitue le meilleur résultat pour l’opposition depuis l’indépendance. Le vote populaire remporté par le PAP est tombé à 61%.

Quelles étaient les principales questions autour desquelles s’articulait la campagne ?

Pour le PAP, la campagne s’est concentrée autour de la diffamation des candidats de l’opposition, les accusant de colporter des mensonges et d’avoir des intentions néfastes, et s’est attachée à les discréditer. Des tactiques de peur ont également été utilisées : l’idée a été transmise à l’électorat que seul le PAP pouvait sortir les Singapouriens de la pandémie de COVID-19, et que la présence de plus de représentants de l’opposition au Parlement contrecarrerait ces efforts.

Les partis d’opposition, quant à eux, se sont attachés à faire passer à l’électorat le message qu’ils étaient sur le point d’être éliminés du Parlement, puisqu’ils disposaient de moins de 10 sièges sur près de 90. Les autres questions clés soulevées par l’opposition étaient le coût élevé de la vie et l’immigration.

L’espace civique à Singapour est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.