PHILIPPINES : « Les accusations portées contre moi font partie des tentatives du gouvernement pour faire taire ses détracteurs »

CIVICUS s’entretient avec Elisa « Tita » Lubi, présidente du groupe de défense des droits humains Karapatan, qui fait actuellement l’objet de fausses accusations de tentative de meurtre. Elle a été inculpée, ainsi que le Secrétaire général de Karapatan pour la région de Mindanao Sud, Jayvee Apia, pour avoir prétendument commis ces crimes lors d’un affrontement armé entre l’armée et des membres du groupe d’opposition armé New People’s Army en mai 2018. L’affaire n’a été ouverte qu’en juin 2020, deux ans après l’affrontement présumé.

Karapatan est une alliance nationale de militants et d’organisations de la société civile (OSC) œuvrant à la promotion et à la protection des droits humains aux Philippines. Fondée en 1995, Karapatan compte 16 sections régionales et plus de 40 organisations membres. Le personnel et les membres de Karapatan ont été vilipendés par l’administration du président Rodrigo Duterte pour leur militantisme et ont fait l’objet de fausses accusations à plusieurs reprises.

Elisa Lubi

Quel est votre parcours et votre expérience en tant qu’activiste ?

Après la déclaration de la loi martiale par le président Ferdinando Marcos en 1972, j’ai décidé non seulement de soutenir les étudiants activistes, mais aussi de consacrer une partie de mon temps - qui était totalement absorbé par le monde des affaires - à aider et à apprendre des réalités de la vie des agriculteurs et des pêcheurs. Je suis devenue active dans le mouvement des femmes après ma troisième arrestation et mon emprisonnement. J’ai rejoint Gabriela, une alliance nationale d’organisations de femmes, qui a mené avec succès une campagne pour ma libération aux Philippines et dans le monde. J'ai également utilisé les compétences que j'avais acquises, en tant que jeune responsable de la gestion et du développement des ressources humaines dans une société américaine et un conglomérat multinational, pour concevoir et mettre en œuvre un cours de base sur la gestion des ONG, afin d’aider les ONG et les organisations de base à mieux gérer leurs projets, leurs programmes et leurs opérations.

J’ai fini par faire partie de Selda, une organisation d’anciens prisonniers politiques, et j’ai aidé à former Karapatan. Je suis devenue la vice-présidente fondatrice du parti des femmes Gabriela, qui a obtenu une représentation lors de la première élection à laquelle il s’est présenté. À l’époque, c’était l’un des deux seuls partis politiques féminins au monde.

En tant que militante, j’ai travaillé pour le mouvement populaire, pour le mouvement des femmes, pour la lutte pour les droits humains et dans le domaine électoral. Par la suite, j’ai commencé à me concentrer davantage sur la défense et la promotion des droits humains et des peuples, en accordant une attention particulière à la situation des prisonniers politiques et en faisant campagne pour leur libération, puisque j'en ai fait partie moi-même. J’ai été arrêtée et détenue deux fois sous la loi martiale de Marcos et une fois pendant la présidence de Corazon Aquino (1986-1992).

Je suis maintenant la présidente nationale de Karapatan, une alliance d’organisations et d’individus qui défendent et luttent pour les droits humains et des peuples. L’une de ses principales responsabilités est de surveiller et de rendre compte de la situation générale des droits humains aux Philippines. Depuis 2007, nous publions donc régulièrement un rapport annuel sur la situation des droits humains dans le pays.

Grâce à notre Observatoire trimestriel des droits humains, nous avons documenté et dénoncé des cas de violations des droits humains. Nous coordonnons également l’Équipe de Réaction Rapide, composée d’assistants juridiques issus des régions et secteurs touchés, d’avocats spécialisés dans les droits humains, de professionnels de la santé si nécessaire, et de défenseurs des droits humains bénévoles. Ces équipes vérifient immédiatement le signalement pour chaque violation des droits, recherchent les victimes dans les camps militaires, les centres de détention et les commissariats de police, entrent en contact avec la famille de la victime, et se rendent sur les lieux de la violation pour enquêter.

Nous utilisons également la presse, la radio, la télévision et les médias sociaux pour faire connaître les cas de violations des droits humains, notamment les plus graves, au niveau national et international. Notre objectif est de susciter une protestation générale et de renforcer la pression politique sur le gouvernement philippin afin d’empêcher de nouvelles violations des droits humains. Nous nous opposons et faisons campagne contre les lois, projets de loi, directives, politiques et programmes gouvernementaux répressifs qui menacent les droits politiques, civils, économiques, sociaux et culturels. Nous faisons partie de la campagne « Libérez les prisonniers politiques » et rassemblons des soutiens politiques et matériels pour eux.

Enfin, nous collaborons à la fourniture de services juridiques et médicaux aux prisonniers politiques, soutenons leur lutte pour la réforme des prisons, les aidons à satisfaire leurs besoins quotidiens de base, qui ne sont pas suffisamment pris en charge par les administrations pénitentiaires, et lançons ou rejoignons des missions d’enquête et de solidarité pour documenter et aider les victimes et leurs familles.

Quel type de harcèlement avez-vous subi au fil des ans ?

J’ai vécu une longue histoire de harcèlement, d’arrestations, de détentions et de « marquage rouge », une pratique qui consiste à qualifier des individus de communistes et de terroristes. Depuis 2016, date de l’arrivée au pouvoir du président Duterte, le gouvernement a commis des violations généralisées et systématiques des droits humains, notamment l’assassinat de défenseurs des droits humains. La campagne anti-insurrectionnelle du gouvernement ne fait pas de distinction entre les civils et les combattants armés. Des harcèlements et des attaques ont été perpétrés à l’encontre de militants qui ont été montrés du doigt et accusés de soutenir l’insurrection communiste. Lors de ma première arrestation, à l’époque de la loi martiale de Marcos, deux de mes compagnons, étudiants militants à l’université d’État, ont été abattus.

Pendant l’administration post-Marcos de la présidente Aquino, il y a eu quelques changements, mais ils étaient superficiels ; ce n’étaient en aucun cas les changements substantiels que nous recherchions. Une fois de plus, j’ai été arrêtée pour avoir enfreint la loi anti-subversion, et j’ai été incarcérée, d’abord dans un poste de police, puis dans une prison municipale. Mais avant cela, j’ai été harcelée sexuellement alors que j’étais soumise à un interrogatoire tactique. J’ai été libérée après plus de six mois, lorsque l’affaire a été classée sans suite pour manque de preuves. D’ailleurs, la centaine de détenues de la prison municipale m’ont élue Mayora, une sorte de présidente des détenues.

Durant son mandat, la présidente Gloria Macapagal-Arroyo a également invoqué l’urgence nationale. En 2006, un procès pour rébellion a été intenté contre six représentants de partis progressistes siégeant au Congrès philippin, et une quarantaine d’autres détracteurs du gouvernement. Ces législateurs ont été connus sous le nom des « Six de Batasan » ; j’étais l’une des 40 autres. L’affaire a été rejetée par la Cour suprême avec l’avertissement suivant : « (Nous) ne saurions trop insister sur le fait que les procureurs ne doivent pas permettre et doivent éviter de donner l’impression que leur noble fonction est utilisée ou prostituée, consciemment ou inconsciemment, à des fins politiques ».

De quoi vous-même et Karapatan ont-ils été accusés durant l’administration Duterte ?

En 2018, le ministère de la Justice a déposé une requête visant à proscrire, en tant qu’organisations terroristes, le Parti communiste des Philippines (CPP) et la Nouvelle armée populaire (NPA), qui ont mené un mouvement de libération nationale de longue date aux Philippines. La pétition était accompagnée d’une liste de plus de 650 noms, dont ceux de militants sociaux, des défenseurs des droits humains, de partisans de la paix, ainsi que d’autres voix critiques à l’égard du gouvernement. Mon avocat et moi-même avons déposé une motion pour que mon nom soit retiré de la pétition. Pressé par le fort tollé suscité par cette apparente manœuvre militaire visant à réduire au silence la dissidence et la liberté d’expression, le gouvernement a déposé une pétition modifiée supprimant la liste des noms et n’en conservant que deux.

Karapatan a été la cible constante d’un harcèlement constant, d’intimidation, de « marquage rouge », de diabolisation et de diffamation, en raison de son plaidoyer incessant et de sa dénonciation du sombre bilan du gouvernement Duterte en matière de droits humains, non seulement dans le pays mais aussi auprès de la communauté internationale, y compris aux Nations unies (ONU).

Pour se protéger, Karapatan a déposé une pétition de protection juridique avec les organisations Gabriela et Rural Missionaries of Philippines, en vertu du recours en amparo et à l’habeas data. En représailles, le conseiller à la sécurité nationale de Duterte a accusé les dirigeants de ces trois organisations de parjure. Les dirigeants de ces organisations, dont moi-même en tant que présidente de Karapatan, sont tous en liberté provisoire après avoir payé leur caution. Les audiences sur l’affaire se poursuivent pendant la pandémie.

La dernière tentative de répression politique à notre encontre a été le dépôt d’une accusation de tentative de meurtre contre Jay Apiag, moi-même et trois autres personnes. Deux ans après l’incident présumé, un soldat de l’armée philippine nous aurait identifiés comme faisant partie d’une unité de la NPA qui avait monté une embuscade. Le 29 mars 2021, mes avocats et moi-même avons déposé une requête urgente pour une nouvelle enquête et un sursis d’exécution du mandat d’arrêt, mais elle est toujours en instance au tribunal.

J’ai également fourni aux tribunaux des preuves confirmant ma présence dans la région métropolitaine de Manille avant, pendant et après l’incident présumé. De plus, il est invraisemblable que j’aie participé à un combat armé, car j’ai 76 ans et je souffre d’hypertension et d’arthrite.

Pourquoi pensez-vous que les autorités en ont après vous et Karapatan ?

Ces mesures s’inscrivent dans le cadre des tentatives déployées par le gouvernement Duterte et ses forces militaires et policières pour faire taire les dissidents, qu’ils qualifient d’ « ennemis de l’État ». Ces mesures font partie de la tentative de Duterte de construire un gouvernement autoritaire à l’instar de son idole, le dictateur Marcos.

Son plan opérationnel de contre-insurrection, Oplan Kapanatagan, vise à freiner la croissance continue du mouvement de libération nationale mené par le CPP, le NPA et le Front démocratique national des Philippines (NDFP). Le gouvernement Duterte, qui compte plusieurs généraux à la retraite à des postes ministériels, ne peut pas comprendre que si les problèmes fondamentaux de la société philippine ne sont pas résolus, ne serait-ce que pas à pas, le mouvement populaire persistera.

Au lieu de cela, Duterte et ses sbires militaires ont fait à la fois les mouvements armés et clandestins, et du mouvement démocratique populaire légal, la cible de leurs attaques. Désormais, Karapatan, les militants sociaux et les défenseurs des droits humains comme moi sont dans la ligne de mire de Duterte, pour ainsi dire.

Quelle est la situation des défenseurs des droits humains ?

Les Philippines sont l’un des pays les plus dangereux au monde pour les militants sociaux, les défenseurs des droits humains et les partisans de la paix. Récemment, la Cour suprême a été contrainte de publier une déclaration contre les attaques contre les avocats, puisque 61 avocats ont été tués pendant la présidence de Duterte. L’intolérance du gouvernement Duterte à l’égard des critiques s’est manifestée par la désignation comme ennemis de l’État de stars de cinéma et de reines de beauté, d’acteurs universitaires et même de responsables de « food pantry » (banques alimentaires communautaires), qui ne faisaient qu’exprimer leur opinion. Six conseillers pour la paix du NDFP ont été exécutés sous le régime de Duterte : quatre ont été abattus, un a été poignardé à plusieurs reprises et un autre a été étranglé.

Récemment, le National Task Force to End Local Communist Armed Conflict (NTF-ELCAC) a commandé un profil des organisateurs de la Maginhawa Community Food Pantry, une initiative non gouvernementale qui sollicite des dons et distribue de la nourriture sous le slogan « De la part de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Les banques alimentaires communautaires se multiplient partout en raison de l’incapacité du gouvernement à soulager l’appauvrissement causé par la pandémie de COVID-19. De nombreuses personnes se plaignent que les organisateurs de ces banques alimentaires communautaires ont été accusés d’être des ennemis de l’État, une situation aggravée par le porte-parole général retraité du NTF-ELCAC, qui a comparé le promoteur de l’initiative à Satan !

Que faut-il changer pour que l’État de droit et les droits humains soient respectés et que la démocratie s’épanouisse ?

Tout d’abord, et de manière générale, le gouvernement Duterte devrait cesser d’utiliser la loi pour enfreindre la loi. Plus précisément, il doit abroger la loi antiterroriste, qui autorise les arrestations sans mandat, la détention prolongée et le gel des comptes bancaires personnels sur la base d’une simple suspicion de terrorisme. Il doit abolir le NTF-ELCAC, qui dirige en toute impunité des actions inter-agences comprenant, mais sans s’y limiter, des exécutions extrajudiciaires, des massacres, des disparitions forcées, des raids et des détentions simultanés, le dépôt de fausses accusations et des « marquage rouge ». Il dispose de milliards de fonds publics, qui pourraient très bien être consacrés au dépistage du COVID-19, à la vaccination et à l’aide alimentaire aux familles touchées par la pandémie de COVID-19.

La police doit cesser de tuer les usagers et les trafiquants de drogue présumés lors de ses opérations anti-drogue, dont la plupart sont menées dans des communautés urbaines pauvres. Le pouvoir judiciaire devrait également donner des instructions catégoriques à ses procureurs et à ses juges pour qu’ils renoncent à déposer des accusations devant les tribunaux et à délivrer des mandats de perquisition et d’arrêt sans preuves suffisantes ou même sans enquête préliminaire. L’armée et la police doivent être empêchées d’exercer des pressions sur les officiers de justice, ou de les menacer.

Le gouvernement Duterte devrait reprendre les négociations de paix. Des progrès ont été réalisés sur le projet d’accord global sur les droits sociaux et économiques, en particulier en ce qui concerrne la réforme agraire et le développement rural, ainsi que l’industrialisation nationale et le développement économique. Il existe la possibilité d’un accord de paix intérimaire et d’un cessez-le-feu coordonné. Le NDFP est disposé à poursuivre les pourparlers de paix afin de s’attaquer aux causes profondes du conflit armé. Une fois de plus, c’est le gouvernement Duterte qui refuse de s’asseoir pour discuter.

L’année prochaine, 2022, sera une année d’élections nationales. Des réformes électorales majeures devraient être mises en place pour empêcher la fraude par tricherie électronique et l’utilisation effrénée « de fusils, de milices et d'or » pour maintenir les politiciens corrompus au pouvoir. Il faut mettre fin aux dynasties politiques, y compris celle du président Duterte, dont la fille est maire de Davao et semble avoir commencé à faire campagne pour la présidence en 2022, malgré un démenti constant. L’un des fils de Duterte est membre du Congrès, tandis qu’un autre est vice-maire. Les réformes électorales et l’action populaire doivent garantir que les candidats ayant à cœur les intérêts du peuple aient une chance de concourir et que ceux qui sont élus par le peuple gagnent réellement.

Que peuvent faire la communauté internationale et les OSC pour vous soutenir, vous et les autres militants confrontés au harcèlement judiciaire ?

L’un des moyens de le faire est de rejoindre et de soutenir la campagne internationale Stop the Killings. Un autre moyen consiste à se manifester pour soutenir la campagne internationale visant à enquêter sur la situation des droits humains aux Philippines.

Un autre moyen est de soutenir le travail de plaidoyer en cours des défenseurs philippins des droits humains et des défenseurs de la paix auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, et des procédures spéciales des Nations unies, afin d’aborder la situation réelle des droits humains et des peuples, et l’application du droit humanitaire international aux Philippines.

Enfin, il convient d’encourager et de soutenir la reprise des pourparlers de paix entre le gouvernement et le NDFP, et d’exhorter le gouvernement à mettre fin aux attaques contre les consultants en matière de paix du NDFP, et à respecter tout accord de paix conclu entre le gouvernement et la région autonome de Bangsamoro à Mindanao.

L’espace civique aux Philippines est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.

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